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INTERVIEW
avec
Dr. Jacques Mokhbat
"Le drame du Liban, c’est que nous vivons la libération sexuelle en pleine épidémie de SIDA, et avec une mentalité pré-ottomane"
Le mai 01, 2009 , par Nada Akl
Le docteur Jacques Mokhbat, de la Société Libanaise du SIDA, sonne l’alarme sur une épidémie qui gagne du terrain au Liban, même si les chiffres font état d’un nombre de cas déclarés relativement limité. Il insiste sur la nécessité d’informer les plus jeunes avant tout et de toute urgence, dénonçant d’une part une société qui refuse de vivre avec son temps, et d’autre part des professionnels de la santé qui gèrent mal leur responsabilité vis-à-vis des patients
Quels sont les facteurs qui ont conditionné la propagation du sida au Liban et où en est-on aujourd’hui ?
De 1984 jusqu’au début des années 90, il n’y avait que quelques cas éparpillés, puisqu’en raison de la guerre, le Liban restait une société relativement fermée. A partir de 1992, avec le retour d’immigrés libanais au pays, il y a eu une augmentation notoire de l’épidémie. Ces émigrés, venant notamment d’Afrique, y avaient contracté le virus par des rapports sexuels avec des travailleuses du sexe, et l'ont transmis au Liban, souvent à leurs épouses. Vers la fin des années 90, la propagation du virus du SIDA est devenue relativement stable avec environ 50 nouveaux cas par an jusqu'à ces quelques dernières années où nous assistons à une deuxième phase de croissance. Il y a eu 90 nouveaux cas déclarés en 2007 et 117 en 2008.
Je pense que cette évolution n’est pas uniquement due à l’amélioration des campagnes pour la détection du virus VIH. Nous sommes en plein dans une croissance de l’épidémie. En effet, si en 93, le virus du SIDA s’est propagé au Liban, en venant de l’extérieur, par des rapports sexuels dans le cadre du mariage, l’augmentation du nombre de cas à partir de 98 vient de la propagation du virus au niveau interne par des relations extraconjugales ou pré-conjugales, hétérosexuelles ou homosexuelles. Ainsi, la stabilité entre 1999 et 2006 était trompeuse, puisque le nombre de personnes porteuse du virus et venant de l’étranger diminuait alors que le virus se propageait dans le pays. Les personnes qui vivent avec le virus sont aussi de plus en plus jeunes (moins de 25 ans).

Quels sont les efforts à faire pour mieux éveiller la population ?

Arrivé à l’âge adulte, c’est trop tard. Il faut surtout essayer d’enseigner aux plus jeunes les principes d’une sexualité normale et saine. Il faut que les plus jeunes apprennent qu’il est important de se protéger pour toute relation hétérosexuelle ou homosexuelle. Les écoles religieuses et laïques, privées ou gouvernementales ne les informent pas. Pourtant, il faut vivre avec son temps. En n’étant pas correctement informés, les enfants apprennent une sexualité malsaine, ils trouvent leurs informations n’importe où, à la télévision, sur Internet, en discutant entre eux. Le drame du Liban, c’est que nous vivons, en pleine épidémie de SIDA, la libération sexuelle qui a eu lieu en occident dans les années 70. Et en plus, ici, les mentalités en sont encore à l’ère pré-ottomane !

Les personnes touchées par le virus ont-t-elles facilement accès aux soins ?

Le traitement antirétroviral est fourni gratuitement par le ministère de la Santé mais pas les antibiotiques pour traiter les infections opportunistes qui résultent de la déficience du système immunitaire. En ce qui concerne l’accès au test pour détecter le virus, il existe actuellement 20 centres de tests anonymes et gratuits en plus des laboratoires d’analyses privés. Malheureusement beaucoup de personnes négligent leur santé. Les gens vont naturellement chez un garagiste pour réparer leur voiture ou appellent le plombier pour des problèmes de plomberie mais plutôt que d’aller consulter un médecin, ils se fient à leur pharmacien et sont même capables d’aller chez des guérisseurs traditionnels. En plus, beaucoup ont peur d’aller se faire tester.

Qu’en est-il de l’accueil des médecins et des hôpitaux et de leur attitude ?

Certains médecins n’ont pas compris l’idée de confidentialité. Qu’il s’agisse du virus du VIH ou de tout autre diagnostic, ils le révèlent à des tiers : des membres de la famille par exemple ou même les employeurs des patients. A cause de cela, des personnes vivant avec le virus VIH ont perdu leur emploi car leur employeur a été informé du diagnostic. Cela se fait en toute impunité car les personnes concernés n’entament pas de poursuites en justice pour ne pas avoir à rendre publique leur état de santé. De plus, beaucoup de médecins de gèrent pas correctement la situation, ils s’affolent eux-mêmes. Quant aux hôpitaux, beaucoup ne veulent pas s’occuper de patients vivants avec le VIH, ils veulent s’en débarrasser.

Au Liban où la famille est très importante, les personnes vivant avec le virus ont-il souvent peur d’être rejetés par leurs proches ?
Au contraire, nous avons la chance d’avoir des valeurs familiales très ancrées dans nos mentalités et ceux qui ont dit à leurs familles qu’ils vivent avec le virus du SIDA bénéficient d’un soutien réellement exceptionnel. C’est à chaque personne de faire elle-même le choix d’informer ou pas sa famille. Personnellement je trouve que le soutien familial est très important, même essentiel et j’encourage les patients à informer au moins une personne. Il y a évidemment des cas de personnes qui ont été rejetées par leur famille, ce sont les moins nombreux mais ils font le plus de bruit. En général, ce sont des personnes qui étaient déjà en désaccord avec leurs familles. Ce n’est pas le fait qu’elles soient porteuses du virus qui crée la fracture mais un mode de vie que la famille n’accepte pas, comme l’homosexualité ou l’usage de drogues.

www.aidsleb.org
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