Sous le grand olivier devant la Villa Rose du campus de l’Ecole supérieure des affaires, un piano noir luit doucement sous la lumière du soir, bientôt remplacée par l’éclairage des projecteurs. Dans la nuit qui s’installe ce samedi 25 octobre, l’ensemble a quelque chose d’insolite. C’est la soirée de clôture du festival LESARTS en liberté, qui s’achève ainsi sur le concert du pianiste Pierre Doueihi, venu interpréter en plein air une sélection de sonates, impromptus, valses et rhapsodies de Brahms, Schumann, Mendelssohn, Chopin et Liszt. Né d’un père libanais et d’une mère suisse, il se produisait au Liban pour la cinquième fois depuis 1998. Quelques jours avant le concert, il expliquait qu’on ne pouvait que « saluer les initiatives telles que celle de l’ESA, qui avec des festivals de ce niveau, ouverts à tous, tente de rendre l’art accessible au plus grand nombre ». Objectif atteint. Pour cette soirée, le public est venu littéralement en masse, au regard de la capacité du lieu. Certains s’étaient mis « sur leur 31 », mais pas tous : nombreux étaient ceux qui, habillés en tenue de tous les jours, n’étaient clairement là que pour la musique. Le concert d’une heure et demi s’est achevé sur une-ovation. Il émanait du public, debout, une véritable émotion, un réel respect, une vraie soif d’art, finalement.
Fan de classique à 3 ans
L’art, et notamment la musique, Pierre Doueihi baigne dedans depuis sa petite enfance, en Suisse, où il est né. Son père aujourd’hui décédé, (à l’origine prêtre maronite et professeur à l’université - il a notamment participé à la création de l’Université libanaise), est très proche du milieu musical. Il quitte le Liban en 1962. En Suisse, il offre à son fils cadet Pierre, pour ses trois ans, un radiocassette, avec un enregistrement du 5e concerto de Beethoven, L’Empereur. « Le cadeau était assez inhabituel pour un enfant de mon âge, mais il devait être particulièrement bien choisi car on me raconte que je le traînais partout, pour écouter du classique. Et surtout du piano ». Cet instrument, justement, fait matériellement son entrée dans la vie de Pierre quelques mois plus tard, quand son frère aîné, alors âgé de 7 ans, se met en tête de se mettre au piano. Il a « cassé les pieds de mes parents pour en avoir un à la maison. Ils ont cédé, un peu à contre cœur car ils redoutaient un désintérêt rapide de mon frère pour l’instrument…. Ce qui fut le cas en effet ! Mais quand mon frère s’est détourné de son piano, de mon côté je m’y suis précipité ». Pierre tente très vite de reproduire au clavier les mélodies qu’il entend autour de lui. « En fait, s il est vrai que cette attitude n’est pas très courante chez un enfant de cet âge, elle n’est pas si exceptionnelle que ca, explique-t-il. Les enfants peuvent faire ainsi des associations de sons, comme ils font des associations de couleurs. Non, ce qui est beaucoup plus rare, c’est le maintien de l’intérêt et la capacité d’apprentissage et de progression. C’est cela qui caractérise ce qu’on appelle le ‘talent’ ». Lui qui a commencé le conservatoire à 6 ans, enseigne à son tour aujourd’hui. Avec une conscience aiguë de l’importance de son rôle. « Le professeur, et surtout le tout premier, peut vraiment jouer un rôle essentiel dans le maintien et le développement de l’intérêt et du talent, affirme-t-il. Et inversement, un prof peut complètement anéantir un talent ! Un professeur ne fait pas que transmettre un savoir, c’est bien plus que ca ».
Plusieurs enfants étaient présents lors du concert de samedi. La musique interprétée par Pierre Doueihi aura peut être fait surgir ou renforcé chez eux un attrait pour le classique… En attendant, leurs parents pourront toujours leur offrir son dernier CD, consacré à Robert Schumann, dont la sortie est prévue fin novembre sous le label Gramola.
Crédit photo: Greg Demarque